Ce roman, écrit dans la période mythique de 1968, aurait été publié par la prestigieuse maison Gallimard si je n'avais pas manifesté mon mauvais esprit en les envoyant paître - ils osaient me demander de faire des corrections, au moins de forme, sur l'ensemble de feuillets crabouillés que je leur avais envoyé. Trente ans plus tard, j'ai quand même repris le tas et finalement, un ami a eu un coup de coeur et l'a publié.

Donc je ne peux pas le fournir dans son intégralité, ne figurent que les premiers paragraphes de chaque chapitre. Publier sur du papier coûte cher - vive le net ! - donc l'intégrale est publiée aux Editions Loris Talmart, 22 rue du Cloître Saint-Merri, 75004 Paris - Editions Loris Talmart, 1997

Le texte ci-dessous n'aura un look acceptable que si vous disposez, sur votre machine, de la police "Garamond"

 

JEAN-MARC LEPERS

 

VAGUE SOLEIL, DANSANT

 

1.

L'Ennui, première.

 

Un matin suivait une nuit pendant laquelle, au long des heures, rien ne s'était passé. Il avait attendu très longtemps, en compagnie de copains vagues, d'abord dans une boîte de jazz, puis dans un troquet plein de paumés, puis re-boîte de jazz. Il attendait encore; maintenant, il attendait la fermeture. Il essayait d'écouter la musique simili-barbare, de suivre le "beat", mais ça ne collait pas. Rien à faire, tout ça restait pour lui un fouillis de sons pas trop bien collés les uns aux autres, il ne ressentait rien, c'était du bruit, du bruit, notes en pagaille, saxo contrebasse mêlés, se contredisant, et le piano fou qui développe ses harmonies, tout seul, à toute vitesse, et la batterie qui roulait, frappait, scandait le chaos.

 

2.

L'Ennui, deuxième

 

C'était l'aube, donc. Il rentrait. Sa piaule se cachait dans l'un des quartiers les plus renfermés de la ville; des artistes en pagaille, des vagabonds perpétuels y avaient établi leur Mecque. Souvent, dans la nuit, on y rencontrait encore des clochards, ou des illuminés fous du soir, encore traînant d'un troquet à l'autre, en quête d'une impossible inspiration. Mais, à cette heure, ses amis étaient tous couchés, sans doute, il n'avait plus rien à faire que rentrer et ne savoir plus ce qu'il deviendrait, seul, une fois de plus, et peut-être lirait-il des poèmes mystiques pour discuter un peu avec le néant.

 

3.

Passage, première

 

Les Halles, le matin. Un petit café, toujours le même petit café avec la même soupe à l'oignon. C'était toujours mieux que de ne rien faire.

Ils étaient face à face. Il mit de la musique au juke box, et regardait derrière elle, la porte du bistrot, le remue-ménage de toutes les nuits, attendant, il faisait froid dehors, on voyait les types qui s'agitaient pour se réchauffer, quelques-uns qui entraient, se jetaient un café, et repartaient à leurs affaires, discutaillaient un peu, repartaient.

 

4.

Onde, première

 

Et il revit le Son.

Au milieu d'un tas de cageots vides, dans un espace libéré où affleuraient les vieux pavés, le vieillard jouait.

Il promenait le son sur ses lèvres tombantes, dans un harmonica déglingué auquel il donnait des restants de souffle asthmatique, vibrants sur ses dents jaunies. Il jouait et c'était merveille que de le voir, il jouait toujours le même air, un air démodé de quelques mois, rengaine à succès des quartiers populeux, que les transistors déments avaient déversé à grands flots pendant une quinzaine de jours, pas plus, jusqu'à ce que tout le monde en ait marre et plus que marre, assez, je ne veux plus entendre ça. Lui, pourtant, le jouait encore, et toujours les mêmes mesures, ti la-la la-la-la-la, ti la-la la-la-la-la, et ainsi, toujours le même air dont il ne connaissait que trois mesures, et qui revenait sans cesse, obstinément, comme de toute éternité, aux lames de l'appareil. Et, pour mieux imprimer sa musique à la surface des choses, il marquait le rythme en sautillant, un-deux, un-deux-trois-quatre, martelant les bosselures du pavé de ses vieilles godasses aux lacets virevoltants. Les yeux clos, oublieux des gosses et des flics, il jouait sans discontinuer, devenu musique lui-même, devenu léger et fluide comme une mélodie, forte et inexistante à la fois.

 

5.

Vision, première

 

Il vit la danse de la flamme au creux de l'auge sacrificielle, de jade aux bords noircis par les fumerolles violacées. Il contempla la flottante lueur rouge une grande partie de la nuit. torturée du désir de grandir, de s'élever, d'exploser aux limites, elle s'allongeait, se distordait en tous sens, ondulait de quelques mouvements souples, se dandinait un peu et bondissait, de nouveau, un peu plus claire et ardente, vibrant de l'espoir de happer les choses, une à une, et ainsi dévorer l'espace.

 

6.

Guerre, première

 

Avec son amie, ils arrivèrent au bord d'un étang. Les premières brumes de printemps flottaient sur la surface lumineuse de l'eau. Flottaient un instant caressant l'eau dont elles émanaient, lascives dans un dernier attouchement sur la surface lisse prenaient leur envol, volutes légères et lentes, ballet incessant, et la multitude entrelacée de ces vapeurs composait un voile mouvant dont l'agitation continue hypnotisait. Trois cygnes blancs comme des nuées participaient de ce calme ondulant, glissades majestueuses à la surface de l'eau, leur large poitrine duvetée creusant des paraboles dans leur sillage.

 

7.

Vision, deuxième

 

Une main doucement ondulée au gré d'un courant marin lui caressa la joue. Elle était longue et très fluide, du blanc de la chair des huîtres, aux longs ongles peints de mauve pâle, émue telle une algue par les tourbillons lascifs du fonds de mer. Il faillit crier, et se retint de justesse. Il ne pouvait plus rien faire, il se trouvait là sans plus rien pouvoir...

 

8.

Guerre, deuxième

 

Désœuvré, il entra dans une église. Elle était immense, et presque totalement vide. Une mince couche d'humains était écrasée au fond, et le poids de ce vide voûté, au-dessus d'eux, forçait la plupart à s'agenouiller sur de petites chaises paillées de bois luisant. Quelques vieillards ternes, repliés et cachés, de plus en plus cachés dans des boîtes de plus en plus petites, avec de moins en moins de fenêtres pour épier au dehors, pour finir par les confessionnaux et un cercueil, mangés par la grande terre grise...

 

9.

Vide, première

 

Il s'assit sur son plumard. Il ne savait plus que dire, que faire. Il n'avait plus rien à dire. Il ne savait plus du tout ce qu'il devait être, il ne ressentait plus aucune obligation et se sentait libre et tout à fait vide; plus rien ne pouvait maintenant le guider. Il pouvait être n'importe quoi, à ce moment et toujours peut-être, ennuyé, rêveur, cloporte, excité brouillon, il pouvait se fermer complètement ou décider de sortir, d'aller enfin, une nouvelle fois, voir le monde; il pouvait tout aussi bien rester là, sur son plumard, ad vitam aeternam, et ne plus rien foutre du tout, plus du tout, ou devenir ravissement devant toute chose ou désintéressement total; il pouvait, aussi, foncer sur une voie arbitrairement tracée, comme ça, on verrait bien... Mais non; tout ça l'intéressait, bien sûr, ça ne manquait pas de charme, c'était tentant... Mais il préférait rester flottement, indécision... à vrai dire, il ne savait pas. Le monde s'ouvrait devant lui par mille portes, il eut la sensation d'être dans une cour de marbre froid, ronde et blanche, aux carrelages décorés d'arabesques, et d'apercevoir par les mille portes en ogive qui entouraient la cour l'immense jardin qui s'étendait à l'entour du Palais, et il aurait voulu foncer, se perdre dans cet extérieur extraordinaire, prendre une ligne droite pour se perdre à l'infini, quitter sa cour intérieure à jamais, mais ce n'était pas possible, l'instant du départ ne venait pas. Il restait là. Il était bien là. Il essayait de contempler les choses, de voir, tout en restant dans le calme le plus complet. Mais ça ne suffisait plus. Il lui fallait quelque chose. Il se heurtait au monde comme une mouche à un miroir éclairé; il n'y voyait que des choses déjà connues, toujours connues, pâles reflets intangibles.

 

10.

Vide, deuxième

 

Il regarda la fleur qu'il avait posée au bord de sa fenêtre. Elle était jaune. Elle avait été jaune. Mais pour lui, elle avait soudainement perdu toute couleur. Il se demandait même s'il s'agissait d'une fleur. Il ne pouvait plus savoir.

La fleur ne bougeait pas, ne respirait pas. Que pouvait-il en dire ? Qu'est ce qu'il pouvait bien y avoir, entre lui et cette fleur ? Elle avait dû être composée d'un tas de mots comme "jaune", "tige verte, légèrement feuillue", et d'un "vert tendre", et de pousse, fraîcheur, fleur des champs, il n'aurait pu dire son nom, d'un jaune lumineux qui éclatait dans la chambre sombre. La fleur était là. Elle ne disait rien. Elle ne pouvait emplir la chambre de sa présence, elle ne pouvait pas être là : il fallait qu'il lui flanque dessus des mots, jolie, émouvante ou fraîche, et voilà que tous les mots foutaient le camp, se récusaient, "non, pas moi", "ni moi". Aucun mot ne pouvait être la fleur, ils avaient tous leur autonomie, leur petit domaine propre dans lequel ils faisaient, en définitive, tout ce qu'ils voulaient. Il chercha à en rattraper quelques-uns, "Présence", "Existence", mais ceux-là étaient les plus fuyants, ils paraissaient pourtant bien évidents, c'était tout simple, mais ça n'était pas encore le vrai. Il eût fallu que la fleur invente quelque chose qui soit, dans son langage à elle, quelque chose qui soit l'équivalent du mot "Fleur" dans le sien, qui soit donc, pour elle, ce mot magique qu'il aimait prononcer, à mi-voix, satisfait : "Moi". Cette fleur, on pouvait bien se demander ce qu'elle foutait là. Elle était là, c'est tout. Il avait l'intense satisfaction de pouvoir fermer les yeux, de ne penser à rien, de ne plus être que n'importe quoi et de pouvoir cependant dire : "Moi".

 

11.

Errance, première

 

Dégagé de toute pensée, vide ainsi qu'une caisse de guitare, il sortit. Soir. Début de pénombre. Le ciel emprisonné dans la rangée interminable des maisons hautes était gris et blafard. Vide. Vide effrayant. Pas de nuages. Pas même opaque, ou diffus dans le brouillard. Rien. Gris, terne, immobile. Des automobiles passaient, tas de ferraille vrombissants, hoquetants brinquebalés sur les pavés de la vieille rue. Affairés, les employés en liberté provisoire couraient goûter les charmes de la télévision. Il marcha parmi eux, flânant, sans se presser. Ses vieilles galoches claquaient sur les pavés, écartant les petites chaussures à semelle fine, les hauts talons, tout ce qui trottinait à ses côtés. Des pieds. Des milliers de pieds foulant d'étroits passages, des canaux dans lesquels ils se déversaient, presque l'un sur l'autre. Et des jambes. Des jambes de filles. C'étaient des jambes, tout simplement, plus ou moins fines ou cambrées ou souples, mais toujours des jambes. Elles pouvaient être jolies, bien sûr, mais après tout c'étaient des pattes qui s'agitaient, rapides, petites mécaniques, sous des corps avec plus ou moins de seins. Et pourtant, c'était mignon, ça lui plaisait... Il se demanda s'il pourrait désirer une de ces filles. Difficile. Il aurait pu faire l'amour, bien sûr, il était lui aussi une drôle de machine montée sur deux longues pattes et toutes ces longues pattes à demi nues auraient pu se joindre aux siennes, les étreindre, mais ce n'était pas cela qui l'intéressait. Est ce qu'il pouvait les désirer, là, comme ça ? C'étaient des jambes. Ca vivait, bien sûr, ça appartenait à une petite personne, parfois mignonne, qui pouvait vous regarder à la dérobée ou très franchement, ou pas du tout, qui attendait un geste de compréhension, d'intérêt, qui attendait qu'on la flatte un peu du regard ou de la main. Le tout, complet, jambes comprises, ça faisait une femme. C'était bien articulé, bien organisé. C'était très précisément ce qu'il devait désirer.

 

12.

Errance, deuxième

 

Il retourna vers la ville, la grande ville gigantesque et folle et ses néons qui éclataient des tas de messages qui ne l'intéressaient pas, et ses tas d'amis à demi fous qui perdaient leur temps dans la lumière crue des cafés, devant de minables café-crèmes. Un bagne. Condamné à rester toute sa vie ainsi, dans cet enfer de mots, sans pouvoir en sortir. Il n'avait strictement aucune chance de pouvoir en sortir.

 

13

Flics, première

 

Il jouait. Abolition du temps.

Son chant fut brisé net par une voix sèche, une voix de petit moustachu qui a mal à l'estomac, qui disait : "Police. Vos papiers". Il regarda le type, qui avait deux petits yeux globuleux sous un tas de vieilles rides malpropres. Il se leva lentement, fit quelques pas, se demanda s'il allait partir, laisser sur place cette chose monstrueuse qui empestait le paysage, mais l'autre l'avait attrapé par le bras et lui disait, de sa petite voix pointue, malodorante et rêche : "Police. Vous avez entendu. Vos papiers !"

 

14.

Femme, première

 

C'est près du parc qu'il revit la fille qui lui avait souri, quand il était à la terrasse du bistrot. Elle était toujours la même, et elle lui refit le même sourire que celui qu'il avait déjà vu, exactement, et ce sourire lui était si intensément présent qu'il ne savait plus s'il était maintenant devant la fille ou s'il rêvait, ailleurs, la situation d'avant... Elle était là, pourtant, elle, cela était certain; c'était de sa présence à lui-même qu'il lui fallait douter. Elle était passée déjà, quand il se retourna et courut derrière elle, la rattrapa et marcha à son rythme, sans rien dire ou faire, attendant. Elle se tourna de son côté, le regarda et sourit encore. Il dit : "Bonjour". "Bonjour, dit-elle. Il fait beau, n'est-ce pas ?

Oui, c'est vrai, il fait beau", répondit-il.

 

15.

Ailleurs

 

Il allait. Il la laissait sur les bord du fleuve comme une offrande à la nuit. Il ne reviendrait pas la chercher. Les oiseaux déliraient de plus en plus. Les arbres en frémissaient, éclatés de même par les rayons de lumière. Il tanguait un peu, ivre de fatigue et de bonheur. Il dansait presque, et il faillit tomber à la renverse dans un fossé qu'il n'avait pas vu. La vieille route vibrait de soleil, soleil nouveau enfin, les premières feuilles des arbres s'offraient aux caresses de l'air nouveau. Il redécouvrit les jeux de la lumière dans les branchages. C'étaient toujours les mêmes jeux qui n'en finissaient pas de se mouvoir dans les divers plans de feuilles, selon la composition que leur donnait le vent.