Jean-Marc Lepers

Anthropologie systémique

 

Table des matières

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I. Les "systèmes" : composition, formation, évolution

II. Evolution des espèces

III. Le système social mammifère : leaders, rêves, émotions

 

A. L'émotion, déclencheur principal

 

B. L'émotivité est une étape dans l'inhibition

 

C. L'émotion est l'instrument principal du pouvoir.

 

D. Le rêve, compensateur d'inhibition

 

Bibliographie et Citations

 

 

 

III. Le système social mammifère : leaders, rêves, émotions

 

 

 

A. L'émotion, déclencheur principal

 

Tous les systèmes comportementaux des animaux se constituent, nous l'avons vu, sur la base de la perception des signaux qui jouent le rôle de déclencheur de comportements innés. La particularité des mammifères est de faire d'autres individus de leur espèce les sources principales de signaux, et tout au moins des relais obligatoires dans la perception des signaux "extérieurs".

 

Ceci s'explique et se constate très aisément dans la situation infantile du jeune mammifère, pour qui la mère est la source quasiment unique des signaux, ce qui lui permet, par la modulation de ces signaux, d'élaborer une éducation de son rejeton. La perception des signaux extérieurs est donc en grande partie organisée par l'éducation.

 

La mère joue donc le rôle de déclencheur principal. Mais la manière dont fonctionne ce déclenchement n'est pas identique au déclenchement purement réflexe d'une action "innée" génétiquement programmée. Le déclenchement provoqué par la mère passe par le filtre de l'émotivité ou de l'affectivité, par ce que les physiologistes ont appelé le "cerveau mammifère" ou le "cerveau des émotions". La mère joue donc un rôle de déclencheur en tant que source principale d'émotions. L'émotion joue un rôle principal pour le déclenchement des actions chez les mammifères, et ce d'autant plus qu'ils sont plus évolués. L'affectivité est le médium principal de la communication chez les mammifères.

 

 

 

B. L'émotivité est une étape dans l'inhibition

 

Dans nos sociétés "rationnelles", "inhibées" et "froides", il semble commode d'opposer la froide "raison" à l'émotion "chaude" et "naturelle". Or, l'émotivité n'est pas le domaine de la pure "liberté instinctuelle". Elle est un domaine de contrôle et de communication sociale codée. De fait, il est certain que même dans nos sociétés "rationnelles" et "civilisées", c'est l'émotion qui joue encore le rôle principal dans l'établissement des liens sociaux, et cette émotion est beaucoup plus liante, beaucoup moins libre, beaucoup plus déterminée et déterminante que les constructions de l'esprit.

 

L'émotion est un déclencheur, elle "met en mouvement" (comme son nom l'indique), ce que la logique ne peut jamais faire. Mais elle est aussi, et surtout, un inhibiteur. L'émotion, l'affect, sont la plupart du temps des inhibitions de la réaction purement "instinctive". L'émotion peut jouer le rôle de déclencheur de la réaction instinctuelle, dans certaines conditions; mais dans la plupart des cas elle joue un rôle inhibiteur. La satisfaction instinctuelle passe fort souvent par le biais d'une émotion collective, tout à fait codée et organisée, alors même que la satisfaction individuelle reste interdite par l'inhibition. Tous les rapports sociaux, tous les mouvements politiques sont fondés sur des bases émotionnelles. L'émotion et l'affectivité sont les principaux moyens de contrôle sur les groupes. Elles sont à la base de la constitution des systèmes sociaux mammifères.

 

En effet, tous ces systèmes sont organisés autour d'un "leader", qui joue à peu près le même rôle de déclencheur pour son groupe que la mère pour son petit. C'est par l'affectivité et l'émotion qu'il suscite que le leader joue son rôle de déclencheur.

 

Le rapport entre le "leader" et ses "fidèles" est décrit par les éthologistes sous le vocable "d'attention". Dans les sociétés de mammifères sociaux, les individus de rang inférieur, "dominés", ont en permanence "un oeil" fixé sur le leader. Le comportement du leader détermine le comportement de l'ensemble du groupe. Le leader joue le rôle d'un "déclencheur" : il inhibe l'ensemble du groupe et déclenche les émotions collectives dont il est le centre. En quelque sorte, il joue le rôle d'un "Surmoi" collectif.

 

 

 

C. L'émotion est l'instrument principal du pouvoir.

 

L'arme du leader, c'est l'émotion. Parfois, dans certaines sociétés de primates, existe non pas un seul leader, mais un "noyau central" ou "hard core", composé d'individus dominants ayant entre eux des relations affectives intenses. Ces individus se coalisent pour exercer le pouvoir. De manière générale, plus les individus sont d'un rang proche, plus ils ont des relations affectives; plus ils sont d'un rang éloigné, plus ils ont des relations agressives. Ainsi, ceux qui sont placés en bas de la hiérarchie peuvent jouer le rôle de "souffre-douleur" de l'ensemble du groupe. Le ou les leaders construisent autour d'eux une pyramide hiérarchique en distribuant de manière discriminante leurs marques d'affection ou d'agression. Toujours les leaders concentrent autour de leur personne, et ce celle de leurs descendants, le maximum de soins, de relations affectives et émotionnelles.

 

Chez les jeunes enfants humains, c'est également l'aptitude à la communication qui détermine la position, dominante ou dominée, dans un groupe. Ce sont les enfants qui ont la meilleure communication avec leur mère qui prennent la position dominante, parce qu'ils sont les plus aptes à la communication. Et chez les jeunes humains comme chez les jeunes animaux, cette aptitude est en grande partie héréditaire (cette hérédité étant probablement plus "culturelle" que "génétique"). Dans toute société, animale ou humaine, les enfants des dominants font l'objet de plus de soins et d'affection que les enfants des dominés. Dans plusieurs sociétés, prendre soin des enfants des dominants est un moyen de s'élever dans la hiérarchie sociale, même si l'on doit pour cela abandonner sa propre progéniture.

 

L'émotion, l'affectivité créées par le dominant chez le dominé sont donc plus puissantes que l'"instinct maternel" que l'on prête aux mammifères. Cette émotion sociale est capable d'inhiber un instinct extrêmement puissant et de transformer une motivation instinctuelle (prendre soin de ses propres petits) en une motivation sociale (prendre soin des petits du dominant). L'émotion dans le groupe est contrôlée par le dominant, elle est l'outil de son pouvoir.

 

 

 

D. Le rêve, compensateur d'inhibition

 

L'inhibition empêche la libre expression des pulsions instinctuelles. Cependant, elle ne les fait pas disparaître. Elle les transforme en une énergie latente qui doit trouver le moyen de s'exprimer. Le rêve est, chez les mammifères, le circuit de dérivation qui permet à cette énergie inhibée de s'exprimer de façon détournée.

 

L'état de rêve est un état d'auto-stimulation : il permet une stimulation des centres instinctuels les plus profonds en déconnectant la motricité. Le cerveau mammifère est capable de jouer "à vide", sans accompagner ses représentations d'action effective. Cette capacité spécifique ouvre le champ de l'inhibition : l'inhibition peut s'accroître tant que la capacité à rêver et à compenser ne trouve pas de limite.

 

Le rêve est sans danger pour l'ordre social, puisqu'il n'est qu'exceptionnellement accompagné d'actions motrices. Si le dessein de "réaliser ses rêves" est une constante humaine, rares sont les moments où ce dessein semble se réaliser effectivement. Les premières populations humaines ont eu plus de succès que les populations contemporaines dans leur ambition de "vivre leurs rêves"; elles vivent "selon le Rêve", comme le font encore les aborigènes. Dans nos sociétés, la clôture entre rêve et réalité est de plus en plus impénétrable. Des corps d'interprètes spécialisés, les "psy", sont même chargés de tracer et surveiller la frontière entre ces deux espaces.

 

A l'origine du rêve, l'inhibition, et même, déjà dans les sociétés animales, une dépossession. Le "leader" dans la société animale est l'"âme" du groupe, son centre. Il prend seul les grandes décisions motrices dont dépend la survie ou l'expansion du groupe. La vie motrice, consciente, est sociale, collective, inhibée; la conscience, c'est principalement l'"attention" des subordonnés pour les signaux que leur fait parvenir le leader. Le Rêve, au contraire, est individuel, privé, libre, mais n'entraîne pas de réactions motrices.

 

La "conscience" dans la vie sociale mammifère ne doit cependant pas être surestimée, si on la considère selon des critères humains : selon nos critères, elle apparaît beaucoup plus "subliminale" que réellement "consciente". Dans l'état d'éveil, l'attention peut aussi bien être "seconde" ou "subliminale" que parfaitement "consciente". Dans les sociétés humaines également, l'attention dont les humains créditent leurs leaders est en grande partie subliminale ou "préconsciente". Ce type d'attention permet la transmission des messages importants pour le groupe, alors même que l'attention consciente est engagée dans d'autres activités. Dans tous les cas, plus le message est subliminal, plus il met en jeu un "réflexe", plus il a priorité sur les activités "conscientes", parce qu'il met en jeu directement la survie de l'individu ou du groupe. Les réflexes de survie (éviter un choc, une chute, une blessure) ont priorité sur toutes les activités. De même, les signaux émis par le leader du groupe ont priorité sur les activités conscientes individuelles.

 

Cette priorité du subliminal sur le conscient ne s'est pas modifiée dans les sociétés humaines, même modernes. L'attention que les hommes portent à leurs leaders est toujours fort peu consciente et rationnelle. Ce n'est pas sur la conscience et la raison que se fonde le pouvoir dans les sociétés de mammifères, ni même d'ailleurs sur la "force", qui aurait encore une rationalité, comme grandeur physique mesurable. Le pouvoir se fonde sur un état émotionnel subliminal, sur l'attention, l'intérêt ou la confiance que suscite le leader. Quoiqu'on ne dispose pas pour l'instant d'unité de mesure de ces phénomènes (on ne dispose que d'un ensemble d'appréciations relatives : cote de tel ou tel leader, d'une monnaie, d'une valeur, par rapport aux autres), ils sont cependant tout à fait réels.

 

 

 

Bibliographie et Citations

 

 

 

BYGOTT, J.D., BERTRAM, B.C.R., HANBY, J.P., "Male lions in large coalitions gain reproductive advantage", Nature, 5741, Decembre 1979, p 839

  

Les groupes de lions sont matrilocaux. La base du groupe est un groupe de femelles liées génétiquement (de 2 à 18 , moyenne : 6) et leurs petits. Les jeunes lions mâles quittent le groupe avant la maturité. Pour avoir accès aux femelles, les lions ont intérêt à s'associer.

Probabilité d'avoir un groupe de femelles :

lion seul 17%

2 lions 60%

3 lions 90%

4 lions 100%

Et les groupes de 3 ou 4 gardent leurs femelles 3 à 4 fois plus longtemps.

Un grand groupe de mâles (plus de 4) peut contrôler plusieurs groupes de femelles à la fois (en éliminant les concurrents moins nombreux)

Il n'y a pas de hiérarchie décelable dans les groupes de mâles, et une remarquable égalité dans les rapports sexuels (variation maximale de +/- 22%)

Plus le groupe est grand, plus les petits ont des chances de survivre (les nouveaux mâles tuent les petits des précédents).

Les groupes de lions mâles sont généralement eux aussi apparentés.

 

MARLES, Peter, "Les communications animales", La Recherche, Juillet 1973

 

"Chez les animaux, les signaux sont destinés généralement à remplir une fonction sociale : ils favorisent les échanges à l'intérieur même du groupe dont tous les membres ont appris à bien se connaître mutuellement. Dans ces conditions, ce sont probablement les signaux affectifs qui donneront les meilleurs résultats. Le spécialiste du comportement social humain rencontre quelque chose de comparable chez l'homme : alors que les recherches ont tendance à s'intéresser de plus en plus aux fonctions sémantiques du langage, en abandonnant progressivement l'analyse syntaxique formelle du discours et du mot écrit, on découvre peu à peu toute la richesse des signaux affectifs et leur aptitude à assumer un grand nombre de fonctions sociales les plus diverses."

 

KUMMER, Hans, "Le comportement social des singes", La Recherche, n°73, Décembre 1976

 

Notion de succession des stades (travaux sur babouins geladas)

(1): combat, (2): présentation du postérieur, (3): chevauchement, (4): épouillage.

Les mâles ont entre eux une relation (4) quand ils ne dirigent pas de groupe. Par contre s'ils sont chefs de groupe, et ont des relations avec des femelles, leur relation régresse au stade (2). De plus, dans les relations à trois, une relation "compatible" fait régresser une autre relation "non compatible", cela progressivement et éventuellement jusqu'au stade (1), jusqu'à l'exclusion éventuellement. Il y a une hiérarchie dans les relations.

Par exemple, une mère rhésus peut laisser d'autres femelles s'occuper de son enfant, mais cela dépend de la qualité de ses relations avec elles, et de sa propre relation au mâle dominant.

De même, les macaques mâles utilisent des nourrissons pour améliorer leur compatibilité avec le mâle dominant.

Effet inhibiteur de relation chez le mâle hamadryas. Si un mâle même inférieur possède une femelle inconnue, le mâle dominant respecte cette prise de possession.

La possession (d'un partenaire ou d'un objet) est toujours respectée par les mâles, mais rarement par les femelles.

Les femelles ont une diversité de tactiques pour s'attaquer aux relations entre leurs rivale et le partenaire convoité. Elles ne s'attaquent pas à leurs rivales directement, mais aux relations de leur rivale avec le mâle, par différents moyens. Toute femelle tend à intervenir dans toute relation binaire à laquelle elle ne participe pas.

Le rang est transmis aux jeunes macaques par leur mère.

Les ordres hiérarchiques sont stables chez les femelles, et changeants chez les mâles, qui changent souvent de groupe. Les mères forment avec leurs enfants des "clans".

Babouins chacmas : position hiérarchique déterminée par combat. Mais le dominant n'est pas celui qui a le plus de relations affectives (épouillage, relations sexuelles), c'est au contraire le plus vieux. Cependant, les mâles de rang supérieur copulent les jours fertiles du cycle principalement.

 

MONTAGNER, Hubert, "Communication non verbale et discrimination olfactive chez les jeunes enfants : approche éthologique", in: MORIN, E., PIATTELLI, M., Le primate et l'homme, Ed. du Seuil, collection Points, 1974.

 

Tinbergen, en 1972, a développé la notion de comportement "socialement positif", opposé à un comportement d'évitement et de refus "socialement négatif". (TINBERGEN, Early childhood autism - an ethological approach, Berlin & Hamburg, Parey, 1972)

La "posture de sollicitation" entraîne la création de liens.

"Pendant trois années consécutives de travail à la crèche, nous avons vu trois fois un groupe se former autour d'un enfant que nous avons qualifié de dominant, c'est-à-dire s'imposant le plus souvent pour l'acquisition d'un objet, parvenant à occuper plus facilement, plus souvent et plus longtemps un élément nouveau de l'espace habituel (par exemple, une table retournée sur une autre). Cet enfant est en même temps le leader : il a souvent l'initiative des poursuites ludiques, de séquences gestuelles déclenchant l'imitation et/ou le rire (balancement rythmé de la tête et du corps, mimiques forcées, etc). Ce leader-dominant est, au début de la formation d'un groupe, l'un de ceux qui présentent le plus d'éléments d'apaisement (sourires, caresses, offrandes spontanées, balancement de la tête devant un enfant menaçant, etc). Son comportement de sollicitation non verbale est très développé et relativement fréquent. De façon générale, il a une gestualité "signifiante" (la posture de sollicitation, entre autres) : elle lui sert à établir et maintenir des liens étroits avec les autres, à solliciter (et obtenir) leur attention, leurs gestes d'affection et leurs offrandes, sans manifester ou déclencher d'agresssion. Il semble donc bien qu'une autre fonction de cette gestualité signifiante soit la canalisation de l'agressivité, au moins au début de la formation d'un groupe. Nous retrouvons là les principales fonctions des actes ritualisés des animaux.

Ce type de gestualité est aussi présent chez les enfants qui gravitent autour du leader-dominant et facilite certaines formes d'imitation et de coopération."

 

 

IV. Le business du Rêve

V. Le système néolithique

VI. Le système impérial-religieux

VI. Le système impérial-religieux

VII. Peuples, cités, républiques

VIII. Systèmes modernes

IX. L'homme et les systèmes

X. Les jeux et les formes

Table des matières